Homélie Trente-et-unième dimanche du temps ordinaire – C 30 octobre 2022

Luc 19, 1-10

En ce temps-là, entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait. Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. » Zachée, debout, s’adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »


Chers Frères et Sœurs,

Observons Jésus. Il marche vers Jérusalem. Pour lui, la dernière marche avant d’être arrêté, jugé et exécuté. Jésus le sait. Il traverse Jéricho. De toute part, la foule cerne Jésus, car elle voit en lui le Messie, le libérateur qui délivrera Israël de l’occupant romain. La foule voit en lui le restaurateur de la royauté d’Israël. Une fois la royauté rétablie, on fera enfin la peau à tous ces vendus, qui se sont asservis à la puissance occupante, aux collaborateurs, aux collecteurs d’impôts s’étant enrichis sur le dos des pauvres, en premier à leur chef : Zachée.
Malgré cela, Zachée cherche à voir Jésus. C’est qu’il ne voit pas d’abord en lui le libérateur politique, mais plutôt la personne de Jésus, celui qui révèle Dieu, qui est Dieu. Peut-être est-ce pour cela qu’avant même que Zachée cherche à voir Jésus, Jésus lui-même recherche Zachée et lève les yeux vers lui.
On comprend la colère de la foule : celui sur qui l’on comptait pour libérer Israël se rend chez l’oppresseur du même Israël. Au fond, tout se passe comme si Zachée lui-même libérait Jésus du rôle que la foule lui fait endosser. De même, Jésus en venant demeurer chez Zachée, libère ce dernier des idoles, de l’argent qui l’asservit, le séparant des autres et de Dieu.
Zachée, descends vite, aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer dans ta maison. Jésus ne veut pas une maison, il veut la maison de Zachée. Il désire la rencontre. Il veut entrer dans une alliance. La foule le comprend et se scandalise de le voir frayer avec un pécheur notoire.
Et nous, Frères et Sœurs, accueillerons-nous celui qui demande aujourd’hui à demeurer dans notre maison ? Jésus le dit à nous aussi : il faut que j’aille demeurer dans ta maison. Libérerons-nous Jésus des images que nous nous faisons de lui, pour l’accueillir comme ce tout autre qui vient nous visiter ? Jésus prononce un il faut, impératif qu’il reçoit lui-même d’un autre qui le dépasse. Ce tout autre, le Père, qui a envoyé Jésus auprès de chacun de nous.
Jésus apporte l’indispensable, l’inattendu, l’extraordinaire : il rétablit Zachée dans sa dignité de frère en humanité ; il lui offre la liberté. La personne de Jésus restaure la personne de Zachée.

Dans notre monde, chacun vit dans ses cadres : les grandes villes, les entreprises grandes ou petites, la civilisation des loisirs, la perpétuelle impatience d’être en vacances, les obsessions sanitaires et hygiénistes, tout cela voudrait nous donner le sentiment d’être libres. Mais cette liberté révèle, en définitive, un individu disloqué par les tâches parcellaires qu’il doit réaliser et les multiples influences dont il est l’objet. La stabilité semble s’être éloignée, et parfois même absentée de nos vies. La société perd ses repères. Beaucoup ne savent plus rien de ce qu’ils pensent, ni de ce qu’ils croient, se satisfaisant de se dire incroyants, ne se souvenant plus de ce qu’ils étaient hier, ni se souciant de ce qu’ils seront demain. L’individu est en morceaux, il n’y a plus de personne. Il n’y a plus personne.
Alors, dans ce monde éclaté où tant de gens semblent sans amarres, regardons Zachée. Comme lui, laissons Jésus venir établir sa demeure chez nous. Entrons dans l’Alliance où il nous désire : il nous attend. Trouvons le salut en devenant ce que nous sommes : des hommes et des femmes habités de la liberté qui fait chercher à voir Jésus, non comme le restaurateur d’un monde aux valeurs compassées, ni comme le fournisseur d’un service, fût-il spirituel. Mais Jésus qui se donne à nous, comme à chacun des Zachée que nous sommes.

Jésus ne nous sert à rien. Car il change tout : Il est. Il est le seul à venir habiter le cœur de chacun, chacune. En cherchant Jésus du haut de nos sycomores, ce figuier stérile, il nous trouve comme cet Ami qui n’en a jamais fini de nous chercher lui-même, car il désire demeurer en nous.
Du plus profond de notre péché, au-delà de nos habitudes les plus recuites, il descend chez nous. Tout ce qui est désintégré en nous retrouve un centre, et reprend sens. L’âme perdue est retrouvée. Il habite notre maison, qui n’est plus alors une maison pour le vent ou pour le cimetière.

Aujourd’hui, il nous appelle pour que nous le libérions des schémas où on l’avait enfermé, pour qu’il nous libère lui-même de ce qui nous aliène. Chez nous, dans notre maison, le Seigneur désire habiter, parce que sa félicité est d’habiter avec nous, comme il demeure avec le Père, dans l’Esprit.
Suprême présence, souveraine joie, infini bonheur.

Amen

Père Marc D.